Sur la distinction code source/art : je crois qu'il faut commencer par se débarrasser de l'idée que seul l'ego des artistes serait la source de cette volonté de distinction. Ne serait-ce que parce que la revendication, déjà ancienne, des informaticiens d'être considérés comme des artistes (ou du moins comme des auteurs) prouve que l'ego surdimentionné des uns vaut bien celui des autres...EBNH a écrit :
Quoiqu'il en soit, je ne comprends toujours pas en quoi l'art doit être "régulé" différement...
Pour moi, un code source ne peut en aucun cas être considéré comme une oeuvre à moins de considérer, dans le même mouvement de relativisme généralisé, que le loyer que paye un artiste pour son local est lui même une oeuvre d'art, de même que le fait d'aller acheter des pinceaux à Monoprix pour un peintre serait une oeuvre de l'esprit digne d'être muséifiée. Certes, l'art contemporain a usé et abusé du cliché selon lequel ce serait le processus qui importerait, plus que le résultat. Mais si on applique à la lettre ce précepte, alors tout est art : du coup, le mot "art" ou "oeuvre" ne discrimine plus rien, et il faudra muséifier absolument tout l'environnement matériel et intellectuel de chaque être humain dans les siècles à venir. En effet, donner le même statut à un code source qu'à un Manet ou à un titre de Massive Attack imposerait de muséifier AUSSI le travail de mon boulanger et de mon garagiste. Car au nom de quoi devrions nous considérer qu'un code source serait une oeuvre alors qu'un changement de pot catalytique ne serait qu'une activité trivialement manuelle ? Au nom de l'ego surdimentionné des artistes et des informaticiens ?
Il faut donc conserver des distinctions. Lesquelles et selon quel principe ?
Au nom du fait que la culture est ce qui transmet du sens historiquement à travers des objets reconnus par la culture comme appartenant au domaine de l'esprit, de la création, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui (à juste titre), pour les processus strictement techniques induisant la réponse uniforme d'un dispositif parfaitement prévisible.
En effet, un code source ne se prète à aucune interprétation de la part d'un ordinateur : nulle dérive sémantique n'en sortira jamais pour mon PC, pas plus qu'un macintosh ne fait de l'humour en métaphorisant un programme en C++ De même, une Renault 18 n'interprète pas comme une insulte le fait de recevoir un pneu Good Year au lieu d'un Michelin français, et une baguette de pain ne se met pas à pleurer quand le boulanger utilise une farine issu d'un blé OGM.
Bref, assez de confusion ! Tout ne se vaut pas : une oeuvre se définit par la capacité qu'a un sujet HUMAIN à l'interpréter et à lui donner un sens éventuellement différent de celui de son créateur. Le jour où on me prouvera qu'un ordinateur a une intelligence autonome et ne relève pas de la sphère technique, alors on pourra accepter que les codes sources soient traités comme des oeuvres, mais pas avant.
Il y a paraît-il des cas extrèmes où les informaticiens se livrent à l'activité qui consiste à traiter leurs codes source comme de la poésie, durant des concours, avec mise en place d'une sphère critique... Que faire de ces cas ? Un code a une fonction que n'a pas un poème ni une ligne mélodique : faire fonctionner un dispositif technique au comportement parfaitement prévisible, et non servir de base à une poiesis communautaire. Dans le cas des concours de "poésie" du code, ce qui relève de l'activité artistique ce n'est pas seulement le code, mais aussi le dispositif mis en place autour du code. Car ce n'est plus la même fonction qui est attribuée au code : on pourrait même dire que ce n'est plus le même code qui est constitué comme objet d'interprétation par les informaticiens. Alors que dans le cas d'un Manet ou d'un MP3, c'est le même "objet" qui sert de support à l'interprétation pour le musicien, le peintre et le public. Il y a là, il me semble, une différence conceptuelle importante.
En revanche, ce qui peut légitimement être considéré comme une oeuvre, c'est le résultat de l'action d'un code source sur l'écran d'un ordinateur, une fois qu'un sujet humain se met à interpréter le programme, qu'il s'agisse d'un multimédia ou d'un mp3. Et la question se pose alors de savoir si un tableau de chiffres sous excel pourrait être considéré par certains comme une oeuvre : je n'y verrais aucun inconvénient. Mais pas la programmation d'Excel par les gens de microsoft. J'espère en tout cas que le droit ne produira jamais une telle monstruosité !
+A+