"Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne!" (Rousseau)
Je ne sais pas si "le complexe de Dieu" (entendons le comme "se prendre pour un petit dieu") est particulièrement flagrant chez les auteurs qui adoptent telle telle licence ouverte..
En vous lisant je trouve ça étonnant que vous ne signaliez pas qu'au fond on veuille pointer à travers ces mots "complexe de Dieu" une manière d'interpréter et de mettre en pratique psychiquement et physiquement un certain rapport entre l'auteur et son oeuvre.
Ce rapport spécial que supose hash serait une sorte de déclinaison outrageuse de la propriété et/ou de la paternité
Outrageuse.. Si on considère que les auteurs sous licence ouverte seraient caractérisés par un abord plus souple de cette question de propriété et paternité
Du point de vue du droit d'auteur classique (disons tel qu'il s'écrit dans le droit et tel qu'il est interpété et mis en pratique par les organismes de gestion des droits), on considèrerait comme normal des idées comme droit inaliénable et éternel d'un auteur sur son oeuvre (le droit moral), et toute la partie patrimoniale viserait à consolider la propriété.
Je me dis aussi qu'à bien des égards nous et nos semblables nous comportons bien souvent comme des petits dieux : une certaine prétention à l'omnipuissance et l'omniscience, pour reprendre deux des attributs du divin dans la tradition judéo-chrétienne (et islamique) (et peut-être au fond dans toute idée de la divinité) : c'est le cas de tout nourrisson, qui, avant de faire l'expérience de l'absence de l'objet (le sein, la mère), n'est pas en mesure de concevoir qu'une réalité résiste à son pouvoir.
Nous sommes tous des nourrissons inconsolables de notre toute puissance perdue.
Regardez certains au volant de leur automobile, ou d'autres gravissant les échelons du pouvoir sans scrupules éthique (c'est-à-dire sans considérer que rien ni personne ne devrait par principe empêcher leur pouvoir).
Je songe aux efforts délirants du legislateur pour augmenter la durée du copyright ou de la propriété intellectuelle : nostalgie de cette toute puissance :
(c'est du Rousseau, le second discours sur les inégalités)Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : "Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne!"
Ceci est à moi dit l'enfant gardant contre lui cet objet qui fait office de substitut à cet objet primordial dont la perte le rend inconsolable (sauf qu'il se console justement d'un autre objet, un doudou, une oeuvre d'art, une automobile)
Je songe à ces parents qui parfois peinent à laisser leur progéniture s'embarquer à sa manière dans le monde, et n'ont de cesse de le conformer à leur propre désir (et nous sommes là dans un drame éternellement humain, auquel j'ai affaire chaque jour que le diable fait dans mon cabinet)
J'ai envie de dire : n'importe quel objet (pourvu qu'on puisse dire "ceci est à moi') fait l'affaire
j'ignore si dieu ou quelque chose de ce genre existe, mais je sais que l'idée et l'expérience de l'omnipuissance, de la paternité, existent.
Alors :
que signifie psychologiquement ces gens qui tendent à abandonner une partie de ce pouvoir sur l'objet ? De quelle tendance s'émancipent-ils ? Quelle révolte ?
Peut-être témoignent -ils d'une certaine sagesse : je ne saurais demeurer dupe de ma paternité sur cet objet, quoiqu'il vienne en partie de "moi", ou de ce qu'on suppose être le "moi" (si tant est que ce "moi" lui-même ne soit pas illusoire ?
Ou bien leur déception est tellement immense, qu'il renonce par dépit à toute prétention à posséder quoi que ce soit, enfin.. qu'ils y tendent en détournant le droit des auteurs ?