bituur a écrit :
les "intermédiaires", éditeurs, diffuseurs, distributeurs, pour indispensables et parfois géniaux qu'ils soient, n'ont jamais manqué une occasion de foutre la merde, pardonnez-moi mais c'est ça : l'histoire du fameux "privilège de la librairie", l'insurrection de Beaumarchais créant sa Société des Auteurs, à chaque âge de cette histoire, les auteurs ont toujours dû se dresser contre les "intermédiaires", pour défendre leurs droits & ceux du public..
Peut-être, mais ces intermédiaires constituent aussi des instances de légitimation dont les auteurs ne se privent pas d'user, quand ça les arrange ! Et les librairies ont un rôle de "déictiques" envers les oeuvres : elles désignent, elles mettent en avant, etc. C'est proche du rôle de la critique, et ces métiers ne sont pas tous forcément des repaires de simples grippe-sous. Il y a des librairies de passionnés, aussi, qui peuvent parfois contribuer à la découverte d'auteurs, tout comme les bibliothèques publiques. Le problème c'est quand les intermédiaires se nomment Virgin ou Fnac, mais c'est pas l'intermédiation en elle-même, il me semble.
Il y a une histoire très intéressante, à propos du Salon Carré du Louvre (
http://www.insecula.com/article/F0002280.html), de la première exposition publique d'oeuvres au XVIIIème, organisée par l'Académie. LLB racconterait ça mieux que moi, elle a compulsé les archives de la Convention. Au début, on pensait exercer le jugement du public, sans intermédiaire, en le plaçant directement au contact des oeuvres. Mais en entendant les commentaires du public sur les oeuvres, les gens de l'académie se sont dit que le public n'y comprenant rien, à l'art, mieu valait constituer des jurys de professionnels : une institutionalisation de la critique. Malraux, lui, a renoué avec cette idée transcendance de l'art, et de contact direct du public avec les oeuvres. Avec les déboires qu'on sait, mis en évidence un peu plus tard par le Bourdieu de "l'Amour de l'art" : il n'y a jamais absence de médiation, le goût étant un construit social, dépendant au moins en partie (et surtout à l'époque), de critères socio-économiques. Aujourd'hui il n'y a plus autant de corrélation avec la fréquentation des musées et le niveau de revenu ou les CSP, mais on sait que la construction des critères de jugement, chez les publics d'amateurs, dépend fortement de l'existence de collectifs : en dehors des contraintes économiques ou culturelles, il y a une dimension communicationnelle à l'expression du goût. Un goût ne se construit jamais tout seul, même si on voudrait bien y croire tous, l'originalité étant une valeur légitime, fortement ancrée dans une pensée du sujet, de la "monade"... N'empêche que... c'est pas comme ça que ça se passe, c'est documenté par des recherches, et les sociologues du goût ont bien mis ça en évidence. Kant mis KO par Bourdieu et Hennion.
Donc, le rôle des intermédiaires ? Ben... même sur le net, média où règne plus qu'ailleurs cette idée de désintermédiation, je ne crois pas à l'existence d'un goût transcendant, qui ne dépendrait pas de collectifs et de dispositifs de mise en visibilité, en commun. En clair, pour prendre un exemple qui nous concerne, les forums permettant de parler de Copyleft créent autant qu'ils révèlent un goût, un intérêt pour le Copyleft, parce qu'ils lui donnent une scène publique. Après, c'est sûr, conterairement aux libraires on ne se fait pas payer pour ça. Et contrairement aux expositions, on ne se constitue pas toujours en comités de sélection. Mais serait-ce vraiment une trahison du public ? Serait-ce réellement, après tout, un moyen d'augmenter la distance entre les artistes et le public ? pas sûr. Pour autant, ne pas en revenir à des visions instrumentales, ou didactiques, voire prosélytes, des "médiateurs" comme vecteurs de transmission d'un message à destination d'un public de profanes : c'est simplement que le dispositif crée en partie le goût, simplement parce qu'il manifeste l'existence d'un groupe de gens et en permet le partage, la qualification, la justification, l'argumentation, les connivences, etc. Et en cloturant un espace de discours sur une thématique, ce dispositif crée de lui-même une exclusion qui met en évidence ce qui le borne, l'environne : ici on parle Copyleft, et pas marketing musical. Je veux dire qu'on est souvent dans la situation de croire qu'on fait dans la désintermédiation, on prône le DIY, le contact direct des artistes avec le public, ou du moins des oeuvres avec leur public, que pour parler de ça, pour le faire exister, il est inévitable et nécessaire de créer de la médiation ! Ne serait-ce que celle du langage.
+A+