dana a écrit :
quand tu essaies de travailler avec une entreprise privée, dans le but d'obtenir un soutien financier ou autre, la contrepartie, c'est que le mécène (on peut appeler ça comme ça, ou sponsor) veut aussi apparaître à un moment ou un autre (dans la presse, pendant la manifestation, sur un maillot etc..), bref, c'est du marketing, et c'est normal.
à titre personnel je ne crache pas là dessus : dans ma vision d'un monde possible de la création, je préconise d'ailleurs l'extension généralisée du mécénat (et la suppression du ministère de la culture), un monde où chacun (dans la mesure de ses moyens) deviendrait mécène - le rôle de l'état se limitant à de l'incitation au mécénat par le biais d'incitation fiscale.
Il y a un truc qui m'échappe, là.
Le mécénat individuel par des particuliers, moi je veux bien. On sait tous que c'est une utopie, étant donné que les exemples de projets financés par des dons individuels ne sont tout de même pas légion (quelqu'un peut citer des projets artistiques d'envergure ayant été réellement financés par des dons ?). Et à chaque fois qu'on nous ressert une énième idée révolutionnaire pour permettre aux nartistes de "vivre de leur art" (hadopi, taxe machin, licence globale, don obligatoire...) je vois énoncé le même constat : les dons, ça suffit pas, parce que les gens, ben ils donnent pas. Il serait trop long de gloser ici sur les causes économiques, sociales et culturelles de ce manque. Mais j'ai comme l'intuition que la majorité des gens ne sont pas prêts à donner pour la musique qu'ils ont renoncé à acheter, même si on les incite fiscalement (et comme le disait Dana, seules les classes les plus riches seraient actuellement en mesure de bénéficier de ces incitations). La possibilité de financer des projets par les dons des mélomanes est donc une projection à très long terme. Exit le mécénat individuel dans les circonstances présentes, donc.
Reste alors la charité.
Mais bon, pour récolter quelques pièces, t'as plutôt intérêt à aller chanter la Bamba dans le métro avec une gratte. Tes compos pondues dans la douleur ou chiées avec nonchalence (peu importe), enregistrées courageusement avec les moyens du bord, et diffusées avec amour sur internet, elles te rapporteront peut-être 5€ de temps en temps. A tout casser. Pas de quoi financer un projet, quand bien-même le projet serait-il d'aller te bourrer la gueule au bar du coin.
Notez que ce qui est bien avec la charité, c'est qu'en fait on n'est même pas obligé de faire de la musique pour récolter du pognon. Et t'as même pas besoin d'être propre et bien habillé (alors que pour obtenir ne serait-ce qu'une subvention, il vaut mieux être propre sur soi — port de la cravate conseillé).
Quant au "vrai" mécénat, c'est historiquement celui de Mécène, justement, mais aussi des Médicis, de François Ier, des papes, de Louis XIV, de l'Etat en général (merci les subventions), de Peggy Guggenheim, du Crédit Mutuel, ou de Pinault. Et il répond à des principes très voisins de ceux du sponsoring, finalement. Le sponsoring a un objectif commercial affiché, ce qui est considéré comme moins noble que le mécénat. Mais c'est oublier que le caractère philanthropique du mécénat dissimule le plus souvent des objectifs qui sont les mêmes que ceux du sponsoring (ce que rappelle Dana plus haut). Le mécène est un gros plein de thunes qui veut se faire mousser en s'entourant d'artistes dépendants de ses largesses, un puissant qui veut laisser sa marque dans l'histoire ou qui veut faire oublier ses turpitudes de requin de la finance ou de tyran, une entreprise qui veut soigner son image, un Etat (dirigé par des élus aux motivations souvent bassement électoralistes) qui veut absolument "rayonner" culturellement... Tiens, soit dit en passant, de tous ces mécènes, l'Etat est finalement peut-être le plus réellement philanthropique, ou, du moins, le plus soucieux d'une forme d'intérêt général. Le chef de l'Etat français (Pétain, Sarko...), le ministre de la Kultur, le notable repus chargé de la politique culturelle de telle ou telle collectivité se comporte peut-être comme un Prince, imposant ses goûts dans la plus complète opacité, mais je ne pense pas que ce soit mieux du côté des mécènes privés.
Mais si le mécène obtient satisfaction et que son pognon permet aux artistes de faire leur truc librement, tout le monde est content, non ?
Moi, je veux bien, mais n'oublie-ton pas tout de même le rapport de sujétion qui lie ainsi l'artiste à son mécène (ou "protecteur", comme on disait aussi à l'époque des princes, et comme disent aussi les mafieux, qui peuvent être de grands mécènes, soit dit en passant, blanchiment oblige) ? Le mécène, pour se faire reluire, peut puiser dans un vivier quasi-infini d'artistes "en herbe", "en devenir" ou "en voie de professionnalisation", comme disent les imbéciles. L'artiste, sauf chance exceptionnelle, va devoir lécher un sacré paquet de culs de mécènes avant de trouver celui qui voudra bien lui prodiguer ses largesses.
Par ailleurs, croire que le mécénat n'implique aucune contrepartie de la part du bénéficiaire me semble un peu court. Le couple Mécène/artiste, c'est pas souvent Lebovici/Debord. La contrepartie peut aussi être morale.
Certes, l'histoire est remplie de cas d'artistes qui ont su pondre des oeuvres grandioses grâce au pognon de leurs maîtres tout en se jouant d'eux. Le con de cardinal qui a payé pour la Piéta de Michel-Ange et le con de pape qui l'a installée au Vatican n'ont peut-être jamais compris que cette sculpture était un chef d'oeuvre de sensualité païenne, et ont cru peut-être servir leur gloire (mais qui se souvient d'eux ?) et le dieu de la foi catholique (mais qui se souvient de lui ?).
On peut de même imaginer qu'un groupe de rock ou de rap appelle le public à braquer des banques sous l'oeil satisfait du banquier qui a mis son logo sur la scène.
Mais bon, de là à faire du mécénat le (vieux) nouveau modèle révolutionnaire du financement de projets artistiques... ben merde. Si c'est ça qu'on propose, je préfère encore le vieux système de la vente de supports avec paiement de droits de diffusion, à tout prendre.
Depuis que je barbotte dans les eaux de la musique libre, le mécénat érigé en idéal à atteindre me chiffonne.
Et si les tenants de la musique libre sont sur cette ligne, il n'est pas étonnant que n'importe quel blaireau continue à venir faire ici la promotion d'opérations publicitaires, de concours à la con sponsorisés.. etc. La frontière n'est pas large entre le mécénat et ce genre de connerie.
Nous gagnerions, je pense, à rompre radicalement avec cette idée.
C'est un autre sujet, mais je réagis en passant à ce que disait aussi Dan plus haut.
3. un financement direct, je donne 10 euros, c'est 10 euros dans la poche de cette troupe de théâtre, ou pour tel groupe de rock : pas d'intermédiaire qui viendrait empocher des frais, ou les salaires des agents du ministère ou des collectivités locales, etc..
L'économie actuelle est truffée d'intermédiaires parasitaires, dont il convient de révéler l'inutilité ou la nuisance. Mais j'ai parfois l'impression que nous sombrons dans l'illusion inverse d'un monde où l'on supprimerait tous les intermédiaires, avec un vieux fond un peu poujadiste sous un masque libertaire ("on me vole mon pognon, je paie trop d'impôts, qu'on me foute la paix"...). Je voudrais juste rappeler qu'il existe aussi des intermédiaires utiles, qui rendent un réel service et dont la rétribution est légitime. Par exemple, vouloir que les 10€ que je donne à tel groupe aille intégralement dans les poches de ce groupe, c'est parfois oublier qu'à côté de ce groupe, un gusse a démarché pour trouver la salle, pour "vendre" le groupe, qu'un autre a travaillé sur le visuel (logo, décors, pochette...), qu'un autre... Bref, dès lors que la musique s'inscrit dans un cadre économique autre que le strict bénévolat, il y a une filière qui n'est pas forcément parasitaire (tous les acteurs économiques ne sont pas Jamendo).
Méfions-nous aussi de l'idée qu'un "agent du ministère ou des collectivités locales" est inévitablement un acteur superflu payé avec nos impôts. Cela peut aussi être quelqu'un qui fait un boulot utile sans se faire exploiter jusqu'au trognon, sans être poussé au suicide, avec une relative sécurité de l'emploi qu'on souhaite à tout le monde. Parce que sinon, si on va par là, un agent territorial dans une médiathèque, c'est un intermédiaire parasitaire, par exemple. Pour ma part, je pense que non. Et j'aimerais bien qu'avec mes impôts, ma ville achète des bornes Automazic et paie un médiathécaire qui en expliquera le fonctionnement aux usagers, fera un travail de prescription, d'explication, d'accompagnement...