Yza, je réponds à quelques uns des points que tu évoques.
yza a écrit :
Cela étant dit, là où je rejoins Nina Paely dans la conception commerciale des choses, c'est sur la distinction contenant / contenu : le contenu est libre et le contenant (produits dérivés, interventions publiques etc etc) est source de commercialisation et de donc de rémunération.
Je commence tout juste (au bout de plusieurs années d'utilisation des licences ouvertes) à cerner de plus près un truc qui m'a chiffonné dès le début dans certains discours autour du libre. Et c'est bien cette question de la commercialisation/rémunération.
En fait, c'est une question qui ne m'a jamais mobilisé parce que ce n'était tout simplement pas mon problème (et ça ne l'est toujours pas). Mais quand j'entendais parler de la gestion collective comme du diable, eh ben ça me faisait tout bizarre (un peu comme quand il y avait des manifs pour "l'école libre" autrefois : il m'avait fallu du temps avant de comprendre que les bourgeois qui manifestaient ne parlaient pas de l'école publique mais au contraire de l'école privée), parce que pour moi, le mot "collectif" a une charge nettement moins péjorative en fait que le mot "individuel".
Et quand un béotien demandait : "mais de quoi qu'ils vivent, là, vos artistes libres, si leur zic est gratuite" et qu'un de mes petits camarades du libre répondait : de concerts, de dons, de primes de commande, de cachets, de mécénat, de vente de produits dérivés... eh ben, ça me faisait bizarre aussi sans que je susse (désolé) vraiment pourquoi.
Bon, je déglutissais, respirais par le nez, et me disais que mes petits camarades, ils avaient vachement pensé leur truc et que le principal, c'était bien de diffuser nos machins sans entrave et sans dépendre de l'industrie du disque.
Les concerts, ok, sauf que depuis, je me suis rendu compte que les prix des billets pour de gros concerts devenaient de plus en plus prohibitifs (culture pour tous mon cul), et que les artistes compositeurs mais pas interprètes, ils allaient en chier.
Les "dons", ça m'évoquait un peu la charité chrétienne (et du coup, le fait que les dons n'aient jamais fait vivre un artiste ne m'a jamais non plus dérangé).
Quand j'entendais "primes de commande", "cachets", j'avais en tête l'image d'un chevelu avec sa guitare dans le dos se présentant naïvement devant un parterre de gros cigares, d'avocats véreux et de bureaucrates ternes pour négocier ses contrats (y a des clichés qui vont se nicher jusqu'au fond du cerveau reptilien).
Quant au mécénat, ça me faisait penser à ces anciens despotes protecteurs qui s'offraient qui un de Vinci qui un Molière pour agrémenter leurs châteaux et briller en société. L'artiste comme valet des puissants, glurp, j'avalais encore ma salive et évitais de creuser la question, puisqu'après tout, je ne me sentais pas concerné par cet aspect-là. Aujourd'hui, si tu veux un mécène, faut que tu plaises à qui : Pinault, Arnault, Dassaut... ? Et pourquoi pas Pablo Escobar ? En passant, je repense à l'histoire des grands donateurs espérés par la SARD. Pouah !
Quant à la vente de produits dérivés, ça n'était pas forcément formulé de cette manière, on parlait par exemple de diffuser gratos en format numérique et de vendre des supports genre CD chiadés en édition limitée avec pochette dédicacée. Je trouvais ça plutôt chouette (avec en arrière-plan tout de même le mot "fétichisme" qui clignotait faiblement). Et puis un jour quelqu'un (sam, je crois, encore lui) a dit à peu près : "ben moi je fais de la musique, je vends pas des t-shirts", et là j'ai dégluti encore plus fort.
Enfin bon, bref, la question du revenu des artistes, moi, perso, je m'en tamponne le coquillard. Mais le discours émanant du libre, à ce sujet, a des accents parfois difficiles à avaler, pour moi en tout cas.
yza a écrit :@incauda et _sam, vous abordez les choses de travers concernant les licences libres SA et LAL :
Permière notion à rectifier et qui va vous faire peur voire détester encore plus ces licences vraiment libres, si je m'en tiens à votre approche :
Le partage à l'identique, la viralité ne sont pas des clauses que l'on peut "lever" puisque c'est ce qui garantit la non "réaproppriation" exclusive.
Quand j'ai parlé de lever la clause SA dans mon post précédent (de même que certains lèvent leur clause NC pour vendre leurs bouzins), je pensais à ce genre d'exemple : une musique sous CC by-sa intéresse une prod audiovisuelle. Pas de clause NC donc la musique peut être utilisée gratuitement, mais à condition de respecter le "partage à l'identique", ce que les producteurs du film n'accepteront jamais, parce que eux, précisément, ils veulent qu'il y ait "réapropriation exclusive". Donc, le gars avec sa licence virale destinée à contaminer l'économie mondiale (ce qui est très séduisant), eh bien soit il campe sur ses positions et sa musique n'est pas utilisée (donc elle contamine que dalle, la licence), soit il lève sa clause SA (il a le droit, non, puisqu'il est en "gestion individuelle" ?), éventuellement en échange d'un peu de pognon (et donc il inhibe complètement l'aspect viral de sa licence).
L'idée de non "réapropriation exclusive" est belle, mais elle ne tient pas dans un contexte de rapport de force, où l'individu isolé qui gère lui-même ses droits sera soumis à des pressions terribles.
yza a écrit :C'est pourquoi, quand j'entend parler de dumping, je rigole... de quelle rémunération parle-t-on ? à combien de centimes d'euro s'élèvent le dumping des œuvres libres en concurrence avec les vrais pros et les clauses "nc" ? Et lorsqu'elles ont du succès commercial, à combien s'élève le supposé "manque à gagner" issu des pilleurs avides tapis dans l'ombre ?
Je ne sais pas à combien s'élève le "manque à gagner" : ce n'est pas une question de chiffrage. Une chaine de télé, autrefois, payait la SACEM pour utiliser telle ou telle zic dans ses émissions, voire filait en plus du blé à la commande à l'auteur. Aujourd'hui, la même chaîne achète un programme à un producteur indépendant qui fait réaliser le programme par des sous-traitants, en externalisant le plus de choses possible vers des pays à main d'oeuvre pas chère, et en bout de chaîne (c'est ce brave Salo Mono qui aimait l'image de la chaîne), un gars doit trouver une zic la moins chère possible en trois minutes avec prière de dégoter un truc qui soit pas à la SACEM. Et en bout de course, le brave zicos sous LLD qui accepte de faire sauter sa clause NC, ou de s'asseoir sur la viralité de sa clause SA, en échange de l'affichage de son nom au générique ou même d'un petit bifton, il participe effectivement à un dumping global. Non que lui ait eu réellement la possibilité de gagner plus, mais parce qu'il cautionne une pratique qui transforme la musique en merde sans valeur.
yza a écrit :Tout ça pour dire que penser que l'on gagne plus d'argent en encadrant l'usage commercial via une clause nc ou sacémisation au lieu d'une licence libre est une vue de l'esprit.
Ce n'est absolument pas sous cet angle que je vois les choses : si je prône un encadrement des usages commerciaux, ce n'est pas pour que tel ou tel artiste sous LLD (même pas sam) puisse gagner plus d'argent. C'est pour que ceux (pas nous) qui gagnaient gentiment leur croûte sous LSD ne se retrouvent pas sur la paille à cause de nous (parce que ce n'est pas notre but, hein ?). Et que ceux d'entre nous qui souhaitent en croquer un peu (bonne chance à eux, effectivement) ne soient pas utilisés précisément dans ce but : faire "chuter les cours".
yza a écrit :Comme dit plus haut par je ne sais plus qui (désolée) les requins sont les requins, ils pilleront ce qu'ils voudront, copyrighté ou pas. Quand on cherche à illustrer un film, une pub, animer un lieu public ou autre, on ne choisit pas des œuvres pour leur licence mais pour ce qu'elles sont en tant qu'œuvres.
Les commentaires des clients de Jamendo Pro sont pourtant souvent éloquents sur les raisons de leur choix.
Quand quelqu'un que je n'ai jamais sollicité me contacte pour utiliser commercialement une de mes musiques, je m'amuse de manière assez simple à mesurer l'intérêt porté à mon oeuvre "pour ce qu'elle est en tant qu'oeuvre" : je dis que mes tarifs sont au minimum ceux de la SACEM. Et là, mon oeuvre, en tant qu'oeuvre, elle perd immédiatement de son intérêt.
yza a écrit :Je ne suis en rien contre l'existence des licences clauses nc, je pense juste qu'on leur prête des vertus qui sont au final pas si vertueuse si on y regarde de plus près. Et j'aimerais qu'on évite de cloisonner les usages commerciaux/non commerciaux en fonction de ces clauses...
La vertu que je leur prête, c'est celle d'annoncer clairement la couleur : "non commercial". Il ne s'agit pas de protection ou je ne sais quelle autre chimère. Si faiblesse il y a dans cette clause, à mon sens, c'est que du fait de la gestion individuelle, il suffit selon les individus d'exercer la pression adéquate pour que ledit individu, seul face aux forces et tentations du tout puissant marché, fasse sauter sa putain de clause.
C'est au contraire la force de la SACEM, quoi qu'on puisse lui reprocher par ailleurs, d'établir une règle collective interdisant à ses membres de se faire exploiter.
yza a écrit :Par exemple, j'espère voir beaucoup d'autres labels comme AMMD, prendre leur place dans l'environnement musical qu'il soit commercial ou pas ^^
J'espère que de telles expérience pourront exister et seront encouragées et non pas exclu par les manœuvres consistant à pousser la clause nc en avant comme panacée univerelle en matière de rémunération des zauteurs sous LLD.
Encore une fois, je ne crois à aucune panacée uiverselle en matière de rémunération des zauteurs sous LLD, et même, je suis bien convaincu qu'une compatibilité SACEM/NC ne changerait rien financièrement pour les auteurs sous LLD. Mais cela pourrait mettre le libre non commercial relativement à l'abri des marchands : la musique libre ne pourrait plus être considérée comme marchandise de valeur inférieure à celle du marché.
yza a écrit :Personnellement je ne vais pas militer pour l'intégration de clauses nc chez les SPRD pour le grapillage, même si, ce fut un temps mon idée à des fins de "terrorisme économique" : "pourquoi useraient-ils de l'argent qui "nous" revient ? tapons là ou ça fait mal : le pognon, et réclamons notre du."
Mais je vois que cela est aujourd'hui pris au pied de la lettre : on y voit le moyen de rémunérer tous les auteurs par saupoudrage
"On" peut-être, mais pas moi : ce n'est pas du tout pour grapiller quoi que ce soit que j'en suis venu à prôner cette compatibilité.
yza a écrit :et voilà que l'on réinvente la gestion collective. Là, je ne suis pas d'accord. Puisqu'on en viens à exiger que toute forme de mise à disposition soit rémunérable, hors cela (encore une fois) va à l'encontre des libertés fondamentales accordées par les LLD.
Là encore, je conteste : je ne veux pas réinventer la gestion collective mais en finir avec l'illusion de la gestion individuelle car lorsqu'on se place dans le monde du marché, régi par des rapports de force, l'individu présenté comme valeur infinie a en réalité une valeur zéro.
Je n'ai répondu que sur les points avec lesquels je me sens vraiment en désaccord. Moi qui m'élève fréquemment contre certaines dérives, j'ai l'impression d'émettre un point de vue pouvant être considéré comme largement déviant par rapport aux principes fondamentaux du libre. Mais je ne suis pas fâché et ne veux brûler personne, hein. Je profite juste de cette discussion pour clarifier ma propre vision des choses.