L'auteur de l'article ayant entrainé ma réaction disait ceci :
"Si le logiciel est une oeuvre intellectuelle et demande des efforts après sa création pour assurer son cycle de vie au même titre, l’art est une oeuvre intellectuelle qui demande également des efforts après sa création pour assurer sons cycle de vie."
j'y réponds en ces termes :
Tu précises par la suite que ton point de vue est économique. Bon.. J’ai envie d’ajouter que si on te suit, il en va exactement de même de la production de n’importe quel objet : la conception d’une chaise ou d’une automobile ou d’un médicament demande également des efforts après sa création pour assurer son cycle de vie. Il en va ainsi de tout produit de la techné humaine (pour reprendre le concept des grecs). ET dans ce contexte les questions liées aux protections du copyright peuvent être abordées de manière générale -et c’est là le danger d’ailleurs : car le legislateur peut être tenté d’aborder la question du copyright sans tenir compte de la spécificité ou de la destination des idées dont il est l’objet (et on voit bien aujourd’hui les enjeux éthiques et humains quand on néglige la spécificité des médicaments, des logiciels ou des oeuvres de l’art : je renvoie ici au livre de florent latrive)
A titre personnel je suis tout à fait opposé à cette assimilation du logiciel à l’oeuvre de l’art. Et je ne peux me résoudre à n’aborder ces problèmes que sous l’aspect économique, qui me semble tout à fait réducteur et susceptible d’engendrer bien des contradictions et des faux débats. J’ai des tas de raisons que j’exposerai plus longuement ailleurs, mais dont je donne ici les plus frappantes :
il m’arrive de programmer de petites applications en python ou php par exemple. J’écris aussi des chansons, j’écris tout court, je pratique égalemant la "performance" (au sens de l’art contemporain). J’ai beau chercher : je ne vois pas de commune mesure entre ces deux types d’activités créatrices. Dans mon for intérieur, pour autant que j’en puisse juger, ces deux processi créatifs ne font absolument pas appel aux mêmes ressources psychiques et physiques. Quand j’écris des lignes de code ou quand je debugge mes appli, je me sens dans la peau d’un technicien avant tout, et j’en éprouve la jouissance qui peut accompagner cette activité. Quand je pratique de l’art, la dimension technique demeure tout à fait secondaire. Cela met en jeu des forces auxquelles je m’abandonne (ou pas), des aspects incommunicables : il se peut qu’après coup l’une de ces expériences créatives soit reprise dans le cadre de la réalisation d’une oeuvre "présentable" (
A ce niveau de l’analyse de ce que c’est que la création, on est bien loin (mais alors très loin) de l’advenir économique des oeuvres. Et je veux bien admettre qu’il existe effectivement un marché de l’art tout comme un marché du logiciel. ET je sais bien qu’il existe des créateurs qui créent consciemment en fonction du marché (les chanteurs de chez universal par exemple). Mais j’ose espérer que ça ne puisse constituer pour nous un modèle pertinent (même si au fond, c’est bien le modèle sur lequel reposent les discours dominants de l’industrie du disque aujourd’hui !)
Il n’y a à mon sens rien de commun "à l’origine" entre les livres d’arno schmidt ou de malcom lowry, et les pages de code qui constituent les logiciels The Gimp ou SCribus (pour prendre des exemples qui me sont chers
Nick Drake et Francesca Woodman, Malcom Lowry et Arno Shmidt, ont mis leur existence même en jeu dans leurs oeuvres. Leur vie est leur art. Ce sont des artistes de part en part. Leur travail est d’abord solitaire -pas collaboratif ou alors à tirer par les cheveux on pourrait dire que la vie entière communique avec eux). Bref, un créateur de logiciel n’est pas un artiste, ou alors faut redéfinir complètement ce qu’on appele sous ce nom "artiste". Que tous soient des créateurs, ou des "auteurs" au sens du droit, pourquoi pas. Mais à l’évidence, ni les processi de création, ni la destination des oeuvres ne sont ici comparables. Du coup, la question du copyright ne saurait se poser dans les mêmes termes. je pense notamment à la clause autorisant ou pas dans une certaine mesure les "modifications" et les "oeuvres dérivées" (qui est en réalité une clause centrale qui détermine deux philosophies très différentes du copyleft). Ces clauses constituent le coeur même de la création informatique, on est d’accord. Mais, pour les artistes que j’ai cités (et pour beaucoup d’artistes que je connais), ce genre d’autorisations n’aurait aucun sens. Modifier un refrain d’une chanson de NIck Drake ? Changer un iota du texte d’arno schnmidt, créer des oeuvres dérivées à artir des photos de F. Woodmann ?? Je serais le premier à m’en indigner au nom de l’amour que j’ai pour ces gens là !
Je vais vous raconter une anecdote : un jour je reçois un disque de musique éléctronique, basé sur des samples, notamment de musiques indiennes. Sur un des morceaux je reconnais la voix d’une chanteuse traditionnelle indienne que j’aime beaucoup. Je regarde sur la pochette du disque : nul crédit, nul mention de cette chanteuse. Or le morceau était complètement fondé sur cette voix. J’écris à l’auteur et lui demande s’il peut me donner le nom de la chanteuse en question : il me répond en substance : "non, on s’en fout, j’ai trouvé ça sur un disque de samples tout préparé". Je trouve cette désinvolture inacceptable (et j’en profite ici pour dénoncer ceux qui récupèrent et publient des enregistrements de musiques traditionnels sans faire aucun cas des artistes qu’ils enregistrent -je ne parle pas des ethnomusicologues qui ont une éthique, eux - mais de certains occidentaux qui font beaucoup d’argent sur le dos de gens qui n’ont jamais entendu parler du droit d’auteur). Parce qu’il n’y a dans cette "démarche" aucun respect de l’artiste original, et aucun travail collaboratif d’aucune sorte.
A ce sujet on entend souvent dire : la création "artistique" est comparable à l’aspect collaboratif de la création logicielle, en ce sens qu’un artiste ne crée au fond jamais seul, qu’il est toujours marqué par une tradition, des gens qui ont écrit ou composé avant lui etc.. Là encore, je pense qu’il s’agit d’une assimilation hative. Certes on fait maintenant du remix en musique un art. Soit.. ça ne me gène pas. Mais de là à en faire le modèle même de la création artistique, il y un pas qui me parait tout à fait inopportun. Les inspirations, comme on dit (je n’ai pas d’autres mots là), qui animent l’artiste font évidemment appel à une certaine présence -souvent inconsciente- de ce qui s’est fait avant lui (la culture de l’artiste si vous voulez, mais aussi, la somme de ses expériences, ses souffrances et ses joies, sa vie même). Est-ce comparable au travail collaboratif des créateurs de logiciels ?? Quand je modifie un script écrit en python, je me contente d’utiliser un outil, de profiter d’une astuce découverte par un autre. Quand j’écris une chanson ou que je réalise une performance, c’est toute mon expérience qui entre en jeu pour nourrir l’acte créateur.
Bref.. ET si on se penchait un peu sur ces dimensions de la création, si on cessait d’être obnubilés par l’économique, si on prenait en compte au coeur même de la réflexion sur les licences libres et le copyleft, les spécificités de la création, plutôt que de créer l’illusion d’une communauté "collaborative", certes rassurante, mais qui ne serait fondée que sur des ressemblances superficielles.
J’emets ici l’hypothèse que ces assimilations abusives dans le cas des réflexions sur le copyleft, sont relatives à l’histoire même du developpement des mouvements du libre. Premièrement : le libre est né d’abord dans le cadre de la création informatique. Secondement : les premiers artistes à avoir considéré sérieusement la question du copyleft sont les utilisateurs de samples, et par extension les créateurs de musique utilisant l’informatique comme instrument, et, dans le même temps, les créateurs d’arts numériques en général. A ce niveau, l’assimilation était assez logique. Si l’on considère maintenant la diversité des créations artistiques il est à mon sens impossible de s’en tenir à une telle assimilation : ce serait là réduire de manière impropre un champ immense d’expériences, de pratiques, de finalités.
Je conclus donc (provisoirement) : un logiciel n’EST pas une oeuvre d’art. Le droit doit marquer cette différence. Une réflexion sur le copyleft appliquée à l’art doit se démarquer des critères dont elle use habituellement quand elle s’intéresse aux logiciels.
