ha mon cher mpop !!
plusieurs remarques à propos de ton texte (je ne sais pas si c'est le lieu, peut-être cela irait mieux en comment de ton weblog (je vais faire les deux alors)
1° d'abord, j'ai l'impression que tu lis dans mes pensées

notamment sur la thématique de la pluralité des désirs (même si je ne te suis pas bien sur ta mention de la névrose là.. heu.. pour être un peu à la page sur cette question, je doute que ce soit une référence très pertinente.. )
sur la guerre que j'ai annoncé ici et là des professionnelscontre les amateurs (guerre pour le moment à l'état latent)
j'ai presque fini mon propre texte là dessus, et je pense qu'il constituera une bon complément à ta dernière partie.
Bref
j'ai l'impression que tu écris ce que j'ai trop souvent la flemme de développer de manière complète.
C'est troublant et génial : je t'aime

- enfin : j'aime les idées
2° Il y a beaucoup d'éléments intéressants dans ton texte, mais je crois qu'on pourrait les articuler de manière plus forte. Tu as choisi le ton de la polémique, et forcément on va moins loin quand on adopte ce ton là (je suis bien placé pour le savoir moi qui suis avant tout un pamphlétaire)
La question de la rémunération des artistes pourraient être simplement envisagées du point de vue de la distinction des
moyens et des fins.
Dis moi quelle est la finalité que tu poursuis (ce que j'appele : ton "désir") et alors on pourra essayer d'évaluer quels sont les moyens nécessaires à la réalisation de cette fin.
La difficulté ce n'est pas tant d'évaluer les moyens : si on connaît un tant soit peu les mondes de l'art, on sait à peu près quels investissements sont nécessaires pour faire un disque à succès, faire un disque pour le plaisir, ou ne pas faire de disque du tout.
(Cela dit, beaucoup de gens qui ne connaissent rien aux mondes de l'art ont leur idée là dessus, ce qui pourrit souvent les débats. Mais passons)
La difficulé c'est de décrire les finalités, c'est-à-dire le processus du désir.
ET là mon dieu !
Tu sais que j'ai ma petite manie : mon côté anthropologue, et je ramène toujours mon histoire de la chanson de la pluie des pygmées, ou des artistes dits bruts ou primitifs, qui par définition ignorent tout des mondes de l'art, ou presque tout. J'aime bien m'en référer à eux, parce que je crois que ça nous dégage de cette tendance à l'occidentalo-centrisme qui nous empêche de considérer les choses avec assez de hauteur.
Je dis ça parce que ta mention du monde des amateurs me paraît sujette à discussion. Je la discuterai avec plus de précision d'ailleurs lors de mon prochain texte. Mais pour le dire tout de suite, je voudrais montrer que le terme amateur n'a aucune autonomie : il ne prend sens que dans une culture dans laquelle on admet comme modèle les professionnels.
Amateur est une construction conceptuelle produite par un système dominé et surtout "parlé" par les professionnels et les institutions qui les soutiennent.
D'où le problème : "amateur" ne dit rien du désir qui transporte les personnes qu'on range sous ce terme. ET tu vas voir un milliard de critiques sur ton texte qui porteront justement sur ce sujet là.
Il y a des amateurs qui se pensent comme créant à l'orée d'un monde de l'art, qui crée dans l'espoir de quitter ce statut pour obtenir un statut professionnel. Du point de vue du désir, ça en fait des professionnels en attente, ce que le ministère appele horriblement : "
des artistes en voie de professionalisation" (autre concept produit par les professionnels pour essayer de donner du sens aux pratiques amateurs). Ceux-là, du fait même de leurs aspirations, souhaitent plus de moyens et des rémunérations, et défendront le point de vue selon lequel il n'est pas de création sans rémunération.
Evidemment, il est bien d'autres pratiques non-professionnelles, et notamment des gens qui n'ont plus d'espoir concernant leur intégration dans les mondes de l'art dominant, ou des gens qui préfèrent éviter les mondes de l'art dominants, ou des gens qui sont tout à fait indifférents à ces questions. Pour ces derniers, Je pense par exemple à de nombreux artistes qu'on rangerait dans le folk art si on utilisait les concepts américains ou self-taught (autodidactes) ou "outsiders".
Tu devrais lire à ce sujet un bouquin génial de Gary Alan Fine : "everyday genius"
http://www.amazon.com/gp/product/022624 ... e&n=283155
Bref, il y a une pluralité de désirs, qui n'est absolument pas explicable par la notion d'amateur à mon avis.
La question de la nécessité ou pas d'une rémunération n'a évidemment pas de sens dans cette perspective. Le Facteur Cheval, quand il construisait son temple, ne se posait pas la question de sa rémunération, et van Gogh était surtout préoccupé de trouver assez de sous pour acheter ses tubes de peintures - ça s'arrêtait là.
3° La thématique de la rémunération est forcément vicieuse comme tu le notes très bien.
On devrait plutôt parler des moyens nécessaires pour fabriquer son oeuvre, la rémunération étant éventuellement un moyen pour , comme tu le dis, dégager du temps libre, mais certainement pas le seul.
Il y a ici deux pièges dans cette rhétorique qui lie de manière forcée la rémunération et la création.
premièrement, on réduit les moyens de la création à la rémunération, ce qui est évidemment stupide. Tous les créateurs ont été obligé à un moment ou à un autre d'investir à partir de leurs propres deniers, de l'argent qu'ils avaient touché sans aucun rapport avec leur pratique artistique.
je me souviens d'un musicien avec lequel j'ai joué et enregistré un disque. IL était au rmi et me disait : "jamais je n'investirai un centime de ma poche pour la musique." ça ne l'empêchait pas de croire réellement au succès de son groupe (dont je ne donnerai pas le nom ici par respect). Ils attendaient d'avoir assez de revenus de leurs concerts et ventes de disques pour investir dans de nouveaux instruments, de nouveaux enregistrements, et refusaient les concerts pas suffisament payés. Résultat des courses, 5 ans plus tard, ce groupe n'a toujours pas enregistré son second album, et a complètement disparu de la circulation. Dans le même temps j'ai sorti 5 albums etc..
Je n'avais pas plus d'argent que lui. Mais je ne faisais pas la distinction entre l'argent qui provenait de mon activité musicale et l'argent que je touchais en salaire ou en aide sociale. ça fait une grande différence.
Cette idée de distinguer des revenus tirés de la pratique artistique et des revenus tirés de l'existence en général est stupide et fausse. C'est le fantasme d'une autonomie de l'artiste qui n'a jamais vraiment existé.
Il faut vivre d'abord, c'est-à-dire payer son loyer, ses charges, nourrir ses enfants, les habiller, et ensuite on voit ce qui reste. Les artistes pas plus que les boulangers n'échappent à cette règle. Les revenus qui permettent de faire face à ces charges de l'existence peuvent éventuellement être en partie tirés d'une pratique artistique, mais à l'évidence, ils ne sont pas destinés simplement à l'exercice de cette pratique.
secondement, il y a une autre perversion dans cette relation rémunération/création.
Ou du moins elle n'a de sens que dans la perspective décrite par les sociologues J.B. Menger ou Nathalie Heinich, selon laquelle l'artiste est avant tout une petite entreprise, un travailleur, avec un statut d'exception. On dit en somme : "l'artiste est un travailleur comme un autre".
Mais... tout dépend de ce qu'on appele un "artiste".
Je vais prendre deux exemples :
d'abord un chansonnier, qui écrit des chansons dont on va supposer qu'elles ont du succès. Prenons Yves Duteil (mouarrfff). Combien de temps dans sa vie le brave Yves a consacré à l'écriture de ses chansons ? Par exemple, combien de temps lui a-t-il fallu pour trouver une rime adéquate à ce vers : "prendre un enfant par la main" ?
Allez, disons 5 minutes et encore.
Mis bout à bout ces moments de création pure, si je puis dire, ça ne fait pas beaucoup de temps. Mais évidemment, on ne peut pas évaluer le temps de travail d'un écrivian ou d'un chansonnier ou d'un peintre de la sorte. Dans la vie d'un artiste envisagé ainsi, dans le sens traditionnel (pré-contemporain), on ne compte pas les heures ainsi. Allez je donne un autre exemple : j'ai un ami que j'emmenai un jour en voiture jusqu'au studio d'enregistrement pour son nouvel album : dans la voiture il ne disait pas un mot, restait fermé, concentré. On arrive au studio, il prend sa gratte et là il nous joue une chanson que je tiens pour son chef d'oeuvre. Je lui demande : "mais quand est-ce que tu l'as écrite cette chanson ?" il me répond, : "à l'instant, dans la voiture". Autrement dit ça lui a pris environ 30 minutes (le trajet de poitiers à chatelerault).
Est-ce là un métier ? Je ne sais pas.
Prenons maintenant l'exemple de l'artiste décrit par Menger, l'artiste en travailleur. J'en connais aussi (c'est l'avantage d'avoir vécu 5 ans dans ce milieu). Je connais un groupe par ailleurs excellent, qui fait du post-rock à la mogwai. Les gars sont doués, et leur musique est très originale. Mais ils ne touchent aucun revenu avec cette musique (ils publient sur un petit label, pas assez fortuné pour leur redonner des royalties, mais ça leur va très bien comme ça)
Cela dit, ils sont créateurs à plein temps : le reste du temps, c'est-à-dire les 9/10 de leur temps, ils créent des musiques ou des vidéos clips pour des entreprises ou ils font de la pub. Ils n'en parlent jamais, considèrent ça comme un truc alimentaire.
Est-ce que c'est vraiment différent de la situation des créateurs qui, pour payer leur loyer, travaillent dans une pizzéria ou sont profs ou au rmi ?
Je ne crois pas.
Beaucoup de graphistes ou de webdesigners, qui par ailleurs peuvent avoir une véritable vocation artistique, travaillent pour des fabricants de chaussettes ou de téléphones portables.
IL faut bien vivre.
Sont-ils alors plus ou moins artistes qu'Yves Duteil et moi ?
Certainement pas.
Ils consacrent une partie de leur temps à la création et une autre partie à gagner leur vie (et parfois ils ne gagnent pas bien leur vie, parce qu'ils ne sont pas en état de travailler pour diverses raisons, en partie liées au caractère parfois insupportable de cette
schize : certains peuvent faire les deux - un travail alimentaire + une activité créative, sans trop de difficultés, d'autres ne le suportent pas toujours. ET d'autres encore AIMENT aussi leur métier tout en aimant la création : c'est dingue non ?)
4° Pour rester dans la considération du "temps" (et pourquoi pas de l'espace) nécessaire à la création... (thème qui me parait être un des aspects les plus excitants de ton texte)
J'ai l'habitude de dire, et je ne suis pas le seul, les écrivains connaissent bien cela, que mes créations se nourrissent de ma vie toute entière. La durée effectivement consacrée à l'écriture, aux répétitions dans le cas de la musique, etc.. n'est sans doute qu'une infime partie de ma vie quantitativement parlant, mais d'un autre côté, ces moments de création ne sont que les sommets, les arêtes les plus vives, en quelque sorte, de la vie.
Les écrivains savent bien cela, toujours aux aguets, toujours en train de sentir
ce qui est en train de ou pourrait s'écrire. Quand j'avais 20 ans, j'ai du écrire un trentaine de cahiers, une sorte de journal intime, et ça m'a presque rendu fou, parce que je me rendais compte que je ne vivais plus les choses pour elles-mêmes, mais
en vue de les écrire. Tout me semblait un matériau destiné à l'écriture. C'est une pathologie bien connue. TU es en train de baiser par exemple, et tu es déjà en même temps en train d'écrire l'histoire de cette relation. C'est affreux, grisant mais affreux.
Suffit de lire n'importe quel journal d'écrivain, Virginia Woolf, Anaïs Nin, ou la correspondance de Flaubert, etc..
C'est-à-dire : on peut vivre pleinement pour l'art et la création sans pour autant exercer la création à titre professionnel. J'ai écrit toutes les chansons d'I was a rabbit and I won au bord d'un étang où j'allais me réfugier avec une bouteille de sky et ma guitare à côté du lycée où je bossais. Chaque soir, en sortant des cours, je courrais me réfugier là par peur de devenir fou. Et c'est comme ça que j'ai écrit ces trucs. Comment évaluer ça "quantitativement" ? Et qu'est-ce que ça me coutait financièrement ? Rien, à part une bouteille de sky
Bref...
la question
Faut-il rémunérer la création culturelle et artistique ?
est évidemment , comme tu l'as montré, une question non seulement réductrice, mais stupide, irrespectueuse de ce qu'est le processus de création.