un projet de manifeste pour ceux quise sentiraient concerné
Publié : 19 déc. 2008, 18:33
Dans l’histoire des pensées qui accompagnent le mouvement des licences libres, cohabitent plusieurs attitudes vis-à-vis de la perspective de la commercialisation des œuvres. La plupart des théoriciens et des utilisateurs n’ont rien contre le commerce en soi, mais, jusqu’à récemment, l’attitude dominante, dans la lignée sans doute des idéologies liées au logiciel libre, tendait à considérer plutôt le commerce comme un moyen en vue d’une fin plus noble : le non-empêchement de la circulation des œuvres (ou pour le dire de manière plus grandiloquente : la liberté et la promotion des biens communs). De nos jours, avec la popularité croissante des LLD, de nouveaux utilisateurs beaucoup moins informés, voire totalement ignorants, des principes historiques du mouvement, choisissent les LLD dans une totale indifférence vis-à-vis de leurs implications politiques et collectives (par exemple, viser l’intérêt général, améliorer l’accès de la majorité des citoyens à la jouissance des oeuvres). De manière symptomatique, les discours tenus par la nouvelle direction des licences Creative Commons passent quasiment sous licence l’idéal originel, s'adressant d'abord au monde des affaires. Les LLD deviennent à l’usage de cette désormais majorité d’utilisateurs des moyens provisoires en vue d’une autre fin, par exemple être à la mode, l’accroissement de la visibilité sur internet, un tremplin vers la professionnalisation, une étape nécessaire mais transitoire avant la commercialisation des œuvres. Bref, elles deviennent avec le succès de simples outils marketing parmi d’autres, et comme à chaque fois que le marketing s’empare d’une création intellectuelle, il le vide de sa substance conceptuelle ; d’une pensée pensante, susceptible de transformer nos représentations du monde, il en fait une pensée pensée (si bien qu’elle est figée, et que plus rien n’est à penser sous ces mots), et, au final, un slogan à la mode.
Nous voudrions ici préciser une troisième manière, radicalement différente et forcément marginale sous une économie capitaliste dominée par l’empire du marketing, d’envisager l’usage des LLD. Cette manière est le fait de personnes qui, pour des raisons tout à fait subjectives, entretiennent vis-à-vis de l’idée de la commercialisation de leurs œuvres une aversion tenace. Je voudrais préciser ici qu’il n’est nullement question d’une aversion envers le commerce en général, ni d’une déférence envers une quelconque idéologie anti-capitaliste. Non. C’est un sentiment plus qu’une idée, dont sans doute seule une exploration psychanalytique permettrait d’extirper l’archéologie. Pour ce qui est de nos œuvres, nous aimerions éviter autant que possible qu’il en soit fait commerce. Que d’autres se préoccupent d’en faire commerce, hé bien : c’est leur problème. Nous interprétons l'usage des LLD comme une forme de sacrifice quant aux rémunérations que la diffusion et la commercialisation de nos oeuvres seraient susceptibles d'engendrer. Que des sociétés de collecte de droits d'auteurs ramassent ici et là de l'argent qui nous reviendrait peut-être si nous les réclamions, cela nous importe peu au final. Il nous est sans doute plus facile de renoncer à cette dimension financière de nos droits parce que nous n'avons que peu de notoriété, une ambition extrêmement relative, et que nous ne comptons pas sur la pratique de l'art pour payer notre loyer. De fait, à l'heure où la plupart des artistes semblent extrêmement préoccupés par la question de leur rémunération en tant que créateur, nous adoptons une position insouciante, franchement je-m'en-foutiste, considérant qu'après tout, ce que nous perdrions soi-disant en menu-monnaie, nous le gagnons en tranquillité d'esprit en évitant soigneusement de participer à cette foire d'empoigne qu'est devenu le bisness de la musique sur internet et ailleurs. Nous partons du fait que la crise et la paupérisation croissante de la population diminue forcément la part du budget qu'on peut consacrer à la consommation d'oeuvre d'art, et que sans doute la meilleure manière d'exprimer notre solidarité en tant qu'artiste, avec les pauvres (dont nous faisons souvent partie après tout), c'est de laisser nos oeuvres circuler le plus aisément possible, sans en gréver le flux par des barrages financiers. Nous croyons que le moment serait propice pour les artistes d'abandonner leur prétention à disposer d'un statut spécial, de rémunérations spéciales, d'aides sociales spéciales. Cette vision va évidemment à contre-courant du modèle dominant aujourd'hui dans la société française tout au moins, de l'artiste-entreprise (comme l'avait prophétisé le sociologue P-M. Menger), non seulement compatible avec le capitalisme traditionnel, mais qui d'une certaine manière fournit le modèle du citoyen entrepreneur-et-consommateur du néo-capitalisme.
Il s’agit donc aussi de délimiter notre territoire (notre manière de vivre avec les licences libres), sans pour autant s'ériger comme donneurs de leçons : à dire vrai, je crois même que cette manière de voir, l'accent porté ici sur le problème de la commercialisation et du marketing, n'est pas très fidèle à l'esprit originel des fondateurs de nos licences, et certainement pas vouée à un grand succès. Mais il est sans doute symptomatique en ces temps troublés que certains utilisateurs historiques des LLD ressentent actuellement le besoin de faire des bilans des années passées, rappeler des principes fondateurs, redonner les logiques de leur démarche, voire, de créer de nouvelles organisations. La confusion croissante actuellement, engendrée par la popularité nouvelle des LLD, peut expliquer ce regain de réflexions fondamentales. Dans un monde qui ne croit qu’en l’action, qui érige en justification le passage à l’acte, ce moment d’arrêt que constitue la pensée ne manque pas d’être stigmatisé comme perte de temps et dilletantisme.
Le problème de l’action politique, c’est que si elle veut prétendre à une certaine efficacité dans le réel, il lui faut réduire autant qu’il est possible sa fenêtre de tir, s’insérer dans les rouages les plus infimes de la réalité. Sinon, elle court le risque, non seulement de l’inefficacité, mais aussi d’être taxée d’idéalisme ou d’utopisme. Il semble préférable de faire avec la réalité telle qu’elle est, avec ce qui existe de fait, et de se coltiner les us et coutumes de l’industrie du disque, ou de telle ou telle société de droit d’auteur, la redevance sur la copie privée, tel alinea dissimulé entre deux articles du CPI, plutôt que de prétendre réformer d’un coup d’un seul le monde la culture. Le prix à payer risque fort d’être condamné au bout du compte à ne regarder les choses que par ce petit bout de la lorgnettte. On dira : les licences libres, ha oui, « ce mouvement qui lutte pour récupérer une part de la redevance sur la copie privée », ou : « ce syndicat qui défend les intérêts des artistes en voie de professionalisation » ou « cette association qui tente de faire modifier l'article 122.4 du Code de la Propriété Littéraire et artistique ».
J'ai participé à ce genre d'entreprise autrefois, j'ai milité pour ce genre de choses. Aujourd'hui je dois avouer que ces perspectives me plongent dans un ennui accablé. Mais je conçois et quelque part me réjouit que d'autres y consacrent d'une part de leur énergie. Il me semble toutefois que la petite voix qui répugne au commerce de l'art, bien qu'elle fut presqu'inaudible de nos jours, et forcément suspecte d'idéalisme, de romantisme, etc. etc., bien qu'elle apparaisse incompréhensible dans la logique de l'agent intéressé sur laquelle s'appuie certains économistes pour analyser les comportements des gens, hé bien il me semble que cette petite voix, il est souhaitable que quelques uns la fassent entendre, ne serait-ce que pour, d'un point de vue purement musical, qu'il y ait aussi des contrepoints dans la symphocacophonie ambiante.
Nous voudrions ici préciser une troisième manière, radicalement différente et forcément marginale sous une économie capitaliste dominée par l’empire du marketing, d’envisager l’usage des LLD. Cette manière est le fait de personnes qui, pour des raisons tout à fait subjectives, entretiennent vis-à-vis de l’idée de la commercialisation de leurs œuvres une aversion tenace. Je voudrais préciser ici qu’il n’est nullement question d’une aversion envers le commerce en général, ni d’une déférence envers une quelconque idéologie anti-capitaliste. Non. C’est un sentiment plus qu’une idée, dont sans doute seule une exploration psychanalytique permettrait d’extirper l’archéologie. Pour ce qui est de nos œuvres, nous aimerions éviter autant que possible qu’il en soit fait commerce. Que d’autres se préoccupent d’en faire commerce, hé bien : c’est leur problème. Nous interprétons l'usage des LLD comme une forme de sacrifice quant aux rémunérations que la diffusion et la commercialisation de nos oeuvres seraient susceptibles d'engendrer. Que des sociétés de collecte de droits d'auteurs ramassent ici et là de l'argent qui nous reviendrait peut-être si nous les réclamions, cela nous importe peu au final. Il nous est sans doute plus facile de renoncer à cette dimension financière de nos droits parce que nous n'avons que peu de notoriété, une ambition extrêmement relative, et que nous ne comptons pas sur la pratique de l'art pour payer notre loyer. De fait, à l'heure où la plupart des artistes semblent extrêmement préoccupés par la question de leur rémunération en tant que créateur, nous adoptons une position insouciante, franchement je-m'en-foutiste, considérant qu'après tout, ce que nous perdrions soi-disant en menu-monnaie, nous le gagnons en tranquillité d'esprit en évitant soigneusement de participer à cette foire d'empoigne qu'est devenu le bisness de la musique sur internet et ailleurs. Nous partons du fait que la crise et la paupérisation croissante de la population diminue forcément la part du budget qu'on peut consacrer à la consommation d'oeuvre d'art, et que sans doute la meilleure manière d'exprimer notre solidarité en tant qu'artiste, avec les pauvres (dont nous faisons souvent partie après tout), c'est de laisser nos oeuvres circuler le plus aisément possible, sans en gréver le flux par des barrages financiers. Nous croyons que le moment serait propice pour les artistes d'abandonner leur prétention à disposer d'un statut spécial, de rémunérations spéciales, d'aides sociales spéciales. Cette vision va évidemment à contre-courant du modèle dominant aujourd'hui dans la société française tout au moins, de l'artiste-entreprise (comme l'avait prophétisé le sociologue P-M. Menger), non seulement compatible avec le capitalisme traditionnel, mais qui d'une certaine manière fournit le modèle du citoyen entrepreneur-et-consommateur du néo-capitalisme.
Il s’agit donc aussi de délimiter notre territoire (notre manière de vivre avec les licences libres), sans pour autant s'ériger comme donneurs de leçons : à dire vrai, je crois même que cette manière de voir, l'accent porté ici sur le problème de la commercialisation et du marketing, n'est pas très fidèle à l'esprit originel des fondateurs de nos licences, et certainement pas vouée à un grand succès. Mais il est sans doute symptomatique en ces temps troublés que certains utilisateurs historiques des LLD ressentent actuellement le besoin de faire des bilans des années passées, rappeler des principes fondateurs, redonner les logiques de leur démarche, voire, de créer de nouvelles organisations. La confusion croissante actuellement, engendrée par la popularité nouvelle des LLD, peut expliquer ce regain de réflexions fondamentales. Dans un monde qui ne croit qu’en l’action, qui érige en justification le passage à l’acte, ce moment d’arrêt que constitue la pensée ne manque pas d’être stigmatisé comme perte de temps et dilletantisme.
Le problème de l’action politique, c’est que si elle veut prétendre à une certaine efficacité dans le réel, il lui faut réduire autant qu’il est possible sa fenêtre de tir, s’insérer dans les rouages les plus infimes de la réalité. Sinon, elle court le risque, non seulement de l’inefficacité, mais aussi d’être taxée d’idéalisme ou d’utopisme. Il semble préférable de faire avec la réalité telle qu’elle est, avec ce qui existe de fait, et de se coltiner les us et coutumes de l’industrie du disque, ou de telle ou telle société de droit d’auteur, la redevance sur la copie privée, tel alinea dissimulé entre deux articles du CPI, plutôt que de prétendre réformer d’un coup d’un seul le monde la culture. Le prix à payer risque fort d’être condamné au bout du compte à ne regarder les choses que par ce petit bout de la lorgnettte. On dira : les licences libres, ha oui, « ce mouvement qui lutte pour récupérer une part de la redevance sur la copie privée », ou : « ce syndicat qui défend les intérêts des artistes en voie de professionalisation » ou « cette association qui tente de faire modifier l'article 122.4 du Code de la Propriété Littéraire et artistique ».
J'ai participé à ce genre d'entreprise autrefois, j'ai milité pour ce genre de choses. Aujourd'hui je dois avouer que ces perspectives me plongent dans un ennui accablé. Mais je conçois et quelque part me réjouit que d'autres y consacrent d'une part de leur énergie. Il me semble toutefois que la petite voix qui répugne au commerce de l'art, bien qu'elle fut presqu'inaudible de nos jours, et forcément suspecte d'idéalisme, de romantisme, etc. etc., bien qu'elle apparaisse incompréhensible dans la logique de l'agent intéressé sur laquelle s'appuie certains économistes pour analyser les comportements des gens, hé bien il me semble que cette petite voix, il est souhaitable que quelques uns la fassent entendre, ne serait-ce que pour, d'un point de vue purement musical, qu'il y ait aussi des contrepoints dans la symphocacophonie ambiante.