Mais bon, on voit bien avec ce genre de tentatives que la pluralité des réalités et des désirs s'accorde mal avec les classifications et les définitions sur critères stricts.
Oui, surtout quand il s'agit de "création" "artistique"
C'est intéressant, quand on entre vraiment dans les détails comme tu fais, qu'on essaie non seulement de bâtir une grille de classification valable, mais aussi de vérifier si cette grille s'applique bien à la réalité (c'est-à-dire en l'occurrence si elle permet de décrire adéquatement les désirs pluriels qui motivent la création), quand on s'efforce ainsi donc, on voit très vite que ces concepts sont malhabiles, mal définis.
Là je te proposais une distinction (celle de la culture classique selon H. Arendt ) entre les oeuvres, le travail et l'action. On voit bien qu'elle ne colle pas tut à fait quand il s'agit de décrire la complexité des activités liées à l'art.
On pourrait aussi construire d'autres distinctions :
par exemple : la création versus la production
la création versus l'art
ce qu'il y a de pénible dans les discours sur l'art, et notamment en ce moment, à travers les débats sur les DADSVI etc.., c'est qu'on mélange allègrement différents lexiques, différents niveaux de description.
La confusion qui est la nôtre depuis le début de ce thread n'est pas étrangère à ces mélanges avec lesquels on doit bien se débattre.
On peut mulitplier ainsi des descriptions de l'artiste, plus ou moins cohérentes les une avec les autres, mais en réalité, ce n'est pas parce qu'on utilise le mot artiste qu'on parle de la mee chose, qu'on décrit le même phénomène.
Je vais illustrer ça en prenant trois types de discours concernant l'art (il y en a bien d'autres) :
1° le discours juridique : celui qu'on a l'habitude d'évoquer ici pour des raisons pratiques. IL ne concerne l'artiste qu'en tant qu'il est "parlé" par le droit, en tant qu'auteur (lire à ce sujet les premiers chapitres de mon essai sur la dissémination de la musique : je montre comment il y a une ambiguité là dessous, en ce sens qu'on est tenté d'utiliser le discours juridique, pour parler non seulement de l'auteur, mais, par glissement sémantique, de l'artiste en général : on l'a bien vu lors des débats DADSVI : alors qu'on aurait du parler simplement des auteurs, on n'a pas cessé d'évoquer le destin de l'art et des artistes. Il y un glissement à mon avis tout à fait dangereux.)
2° le discours économique, par exemple toutes les analyses se référant au fonctionnement du "marché de l'art". Là encore on glisse facilement dans les forums de discussion de considérations économiques à des considérations esthétiques ou artistiques - c'est pénible surtout quand c'est fondé sur de simples opinions, et une méconnaissance patente de la réalité, ce qui est souvent le cas sur des forums comme framasoft ou libé par exemple.
La rémunération est un concept économique. Mais on a bien vu lors d'un autre thread récent ici (sur jamendo) que cette question de la rémunération, dès lors qu'elle est liée à la question de l'art, entraîne des questionnements éthiques. Parce que : l'activité artistique n'est pas à mon avis d'abord une activité économique. On peut la décrire en ces termes, mais c'est alors réduire la création à la production et au commerce de chaussettes.
Je crois qu'on devrait être clair quand on parle du marché de l'art : les sociologues comme heinlich ou Menger ou Moulin sont extrêmement précis quand ils abordent ces questions : on devrait les lire.
3° le discours "phénoménologique" sur la création considérée comme processus. Ce dont on ne parle quasiment jamais. Enfin moi j'en parle souvent, mais, ça ne suscite AUCUNE réaction, comme si ce processus, parce qu'il est éminemment singulier, ne pouvait donner lieu à des conversations. Je trouve ça dommage, et symptomatique de notre contemporanéité, mais passons..
Si on considère la création de ce point de vue, dans ce qui fait sa spécificité, ce en quoi elle diffère des autres processus de production (il y a beaucoup de choses là dessus en philosophie par exemple, ou dans les essais littéraires ou psychanalytiques sur la création), on se rend compte qu'entre le processus de création et l'avènement de l'oeuvre dans le monde de l'art, sur le marché de l'art, il y a un abîme conceptuel. Un abime..
Je vais faire une comparaison :
c'est à peu près le même abime qui sépare la foi (privée) du croyant et l'organisation et les valeurs de l'Eglise.
On peut croire en Dieu et être anti-clérical

mais cet abime je dirais est plus ou moins grand. La foi, même la foi privée, n'est pas exempte, dans son expression (par exemple dans la prière) de l'influence lexicale et sémantique du disc ours de l'Eglise.
il en va de même dans le processus de création ou dans l'expression du désir d'artiste : même si on parvient à la saisir dans sa "virginité" si je puis dire, avant qu'il soit assimilé dans un monde de l'art, il peut tout de même s'articuler dans des logiques conformes à ce que le monde l'art est censé attendre d'une oeuvre d'art, ou à ce que le marché considère comme étant une oeuvre recevable, acceptable.
Ainsi on voit des artistes extrêmement conscient, même lorsuq'il crée, de l'attente du marché ou du public, et d'autres qui au contraire, parviennent à se libérer dans une certaine mesure de ces attentes.
Entre l'oeuvre extrêmement consciente d'un JJ. Goldman (qui s'apprente presque à de la production industrielle) et celle d'un henry Darger (désormais célèbre artiste brut qui vécut dans l'anonymat jusqu'à sa mort), il y a évidemment une infinité de mondes !