Ce que tu dis sur la guerre civile, Dana, me remet en mémoire
Contributions à la guerre en cours, des allumés de Tiqqun (la bande à Coupat). Sauf qu'eux renversent totalement la problématique aristotélicienne : "la guerre civile est le libre jeu des formes-de-vie, le principe de leur coexistence" affirment-ils, et de citer la constitution athénienne de Solon : "celui qui, dans la guerre civile, ne prendra pas parti sera frappé d'infamie et perdra tout droit politique". L'Etat moderne serait responsable d'une "neutralisation" de la guerre civile, "l'Empire" né des cendres de l'Etat-providence la concevant plutôt comme un "risque" à gérer. "L'Etat moderne puis l'Empire, parlent de ‘guerre civile’, mais ils en parlent pour mieux assujettir la masse de ceux qui donneraient tout pour la conjurer. Moi aussi, je parle de 'guerre civile', et même comme d'un fait originaire. Je parle de guerre civile afin de l'assumer, de l'assumer en direction de ses formes les plus hautes. C'est-à-dire : selon mon goût. J'appelle communisme le mouvement réel qui élabore en tout lieu, à tout instant, la guerre civile."
Il y a là une pensée que je trouve passionnante quoique parfois fumeuse (parce qu'elle me fait fumer du cerveau ou parce qu'elle a des aspects délirants ?).
dana a écrit :J'ai des souvenirs qui datent de 1986, la fameuse époque de Pasqua l'horreur (...). On n'était pas des casseurs, on ne cassait rien du tout, mais disons que la vue d'un type casqué avec une combinaison de robocop, je sais pas pourquoi, ça nous excitait le bourrichon. Les keufs répondaient à coup de gaz lacrymo, et ça s'insultait gaiement des deux côtés, ça se coursait, y avait quelques coups. le danger, c'est ce qui circulait chez les jeunes apprentis manifestants qu'on était, c'était de tomber sur des keufs bourrés. Bref, les choses n'ont pas beaucoup changé.
"Ça s'insultait gaiement des deux côtés". Tout ça était/est donc pour rire, en somme ? Certes, il peut y avoir une dimension ludique... mais on dirait que tu réduis les mouvements sociaux à un phénomène de
jeunes qui font les cons. Du temps où la droite était paternaliste (et pas encore national-sarkozyste), on disait qu'il faut bien que jeunesse se passe...
Je trouve que tu oublies que beaucoup de jeunes qui s'inscrivent dans un mouvement social sur un mode de déconnade juvénile y apprennent aussi à se forger une conscience politique, à s'organiser... et qu'un mouvement comme le mouvement actuel de défense des retraites est avant tout un mouvement SOCIAL de résistance contre un Etat qui mène une guerre de classe contre le peuple.
dana a écrit :C'est affreux cette liste, et si on la fait remonter de vingt ans en arrière, ou de quarante ans, et on peut aller beaucoup plus loin, qu'est-ce qu'on en fait ?
Alerter les nouvelles générations ?
Parce que bon, les militants "gauchistes" que nous sommes, ça fait une paye qu'on le sait. Mais la frange indécise de la population, celle qui vote en regardant le journal de Jean Pierre Pernot ou de Claire Chazal, ils se disent : c'est encore un délire de gauchistes etc..
Et si on leur montre, à ces beaufs que tu considères visiblement comme irrécupérables, que le pouvoir leur ment, certains finiront peut-être par comprendre. Les grèves et les manifs d'octobre ont rencontré un écho favorable auprès d'une large "frange" de la population, plus large que le petit-monde de la gauche de gauche.
C'est dans ce genre de moments hélas fugaces que le champ des possibles d'habitude si étroit s'élargit un peu. C'est dans ce genre de moments que le découragement face à la toute-puissance de la majorité beauf devrait laisser la place à... un peu d'audace.
Autre souvenir d'ancien con battant : en 1986, je n'avais rien cassé non plus, mais j'ai été pris devant les Invalides dans les tirs tendus de grenades lacrymos. Dans le brouillard, j'ai vu un type s'en prendre une en pleine tronche. On a appris plus tard qu'un type avait perdu un oeil, ça devait être lui. Un autre a eu la main explosée, un autre le genou. A mettre en relation avec le jeune mutilé par un flashball à Montreuil.
J'étais aussi rue Monsieur-le-Prince juste avant que Malik Oussekine se fasse buter. J'ai vu les "voltigeurs" à motos passer et matraquer tout ce qui bougeait. Un vieux qui promenait son cleps s'en est pris plein la tronche pendant que j'évitais de justesse un coup de "bidule".
Ce n'était pas une violence d'Etat ordinaire, même de la part d'un Etat ordinairement si violent.
dana a écrit :Existe-t-il des manifestations sans violence ? le truc bon enfant ? Les keufs enlèvent leurs casques, te font un bisou et on partage des fleurs des champs ?
La question de la violence
en soi est un faux problème.
Tout dépend de quelle violence on parle : quel degré, quelle forme, quelle spontanéité, de la part de qui, selon quelle stratégie, pour quel but, en vertu de quelles consignes... ?
Ne fais-tu donc pas une légère différence entre un maintien de l'ordre raisonné (qu'il soit légitime ou pas), et un usage à coup sûr disproportionné de la violence policière (qu'elle soit légitime ou pas) ?
Lors des manifs en faveur de l'école privée, en 1984, l'Etat, avant de céder, a maintenu l'ordre, mais n'a pas cogné autant. Pourtant, parmi les enfants de choeur qui encadraient ces manifs-là, il y avait de gentils gars de l'UNI et du GUD.
Un CRS ou un garde-mobile est parfaitement capable d'essuyer des insultes, des crachats, voire des bouteilles pendant 3 heures sans broncher, surtout avec les tenues de Goldorak qu'ils ont maintenant.
Il y a donc bien de la part de l'Etat (aujourd'hui comme en 68, 86, 93...) une violence délibérée qui peut être réprouvée même par la "frange indécise" de la population. Cette "frange" ne doit pas être laissée à sa fange.
L'autre jour, en me rendant à une manif, j'ai discuté avec un mec qui pestait contre les perturbations dans le métro. J'étais plutôt de mauvais poil, et quand il a commencé à me dire "ils font chier", j'étais à deux doigts de lui mettre ma main sur la gueule. Mais j'ai tout de même tenté d'argumenter, et il a fini par dire en grommelant : "ouais, c'est vrai qu'ils ont raison". Peut-être avait-il senti que j'avais d'autres arguments sous la main ? Eh ben justement, avec les beaufs, ça peut donner des résultats : d'abord on cause, ensuite on impose, puis on se repose. Et rebelotte. Et si ça ne marche vraiment pas, on cogne, ou on s'enfuit. Mais au moins, putain, faut essayer un peu (en plus, c'est quand même marrant).
dana a écrit :Je dis : une liste comme ça est utile pour les nouveaux manifestants, Faut leur apprendre les règles du jeu : voilà comment ça risque de se passer, alors soit tu restes tranquille au milieu du ventre mou de la manif, soit tu vas en première ligne mais tu sais à quoi t'attendre.
Oui, cette liste est utile pour que les jeunes manifestants sachent quels risques ils prennent. MAIS elle est aussi utile pour dénoncer
aux yeux de tous la violence aussi excessive qu'illégitime du pouvoir, qui s'inscrit dans une stratégie de la tension qu'il convient de démasquer.
Moi les manifs, j'y vais plus. je ne supporte pas la foule, j'ai l'impression que quelqu'un va être lynché. ET quand je commence à laisser la colère monter en moi, ça va bien au delà des retraites machin bidule dont je me tape profond, ça devient de la haine brute et là j'ai envie de frapper. Donc je m'abstiens.
Moi non plus je ne supporte plus beaucoup la foule. Trop de bruit, des slogans trop cons, et souvent le sentiment de se faire chier à marcher pour rien. MAIS (tu as peut-être oublié cet aspect) l'occasion de rigoler, et de sentir de façon palpable une force collective bien plus puissante que celle des individus pris séparément.
Lors de la dernière manif à Paname, j'ai senti beaucoup de colère, mais pas de cette colère aveugle qui mène à un défoulement irréfléchi de violence, plutôt de cette colère qui mène à la détermination. Et figure-toi que cette colère, elle dépasse de loin les "retraites machin bidule" dont tu te "tapes profond". Non qu'elle soit une colère en soi, expression de malaises psychologiques individuels,mais plutôt parce qu'elle est une colère contre le capitalisme au stade où il en est arrivé.
D'ailleurs, la destruction des retraites en France, quoi que tu puisses penser de la retraite elle-même, ou de tes faibles chances personnelles d'en bénéficier un jour, cela s'inscrit dans le cadre d'une lutte des classes de plus en plus ostensible quoique toujours niée. Voir l'article de
Frédéric Lordon.
Et toi que j'ai déjà vu prendre parti pour une allocation universelle de vie, il me semble, ne vois-tu pas que la retraite telle qu'elle existe en France est ce qui s'en rapproche le plus ? Car un retraité touche (à partir du moment où il a cotisé assez longtemps, ce qui laisse il est vrai du monde sur le carreau) de quoi vivre (plus ou moins décemment selon les cas hélas inégaux) indépendamment de sa productivité. Qu'il rende des services autour de lui (à ses petits-enfants, par exemple) ou qu'il glande devant la télé, il touche de toutes façons sa pension, et celle-ci est issue d'une répartition (certes injuste) des richesses présentement produites. Tout le contraire du salariat : un salarié n'est pas rétribué en tant qu'être humain, mais en tant que force de travail. Bref, c'est de ce système qu'il faut partir (à condition qu'il n'ait pas été détruit) pour aller vers ce que tu appelles de tes voeux. Es-tu si sûr que tu peux t'en taper ?
La grève, les manifs... c'est dur, ça a des côtés chiants, et quand on est habitué à une tournure de pensée critique, s'immerger dans le collectif peut avoir un côté avilissant : dès qu'on est plus de deux, on est une bande de cons. Mais quand on reste tout seul chez soi, on est juste impuissant, comme une bande de cons à soi tout seul.
Avec un mouvement d'une telle ampleur (premières manifs en juin, et ça continue encore en novembre !), c'est le moment ou jamais d'y aller.