en fait
à chaque fois qu'on essaie d'aborder ce thème sur le forum, et ça doit faire la mille deux cents quatre-vingt huitième fois à mon avis
c'est le bordel
un peu comme la question récurrente : "les licences libres sont-elles libres ou rendent -elles les hommes plus libres ?"
là ce serait : "qu'est-ce que l'art ou l'artiste ?" etc.
sous entendu : qu'est-ce qui n'en serait pas de l'art ?
et re-sous-entendu : qu'est-ce qui mérite le titre d'art ?
alors évidemment, ce genre de mots : liberté, art, création, etc. ne sont pas aussi avantageux que par exemple le mot "chaise"
le mote chaise, globalement on peut s'attendre à tomber d'accord sur ce qu'il est censé signifier. À part dans les cas extrême (par exemple, certains psychotiques délirants), on peut s'attendre à ce que l'autre comprenne suffisamment ce qu'on veut dire en disant : " asseyez vous donc sur cette chaise". La définition du mot chaise ne pose pas de problèmes métaphysiques trop exigeants, et il y a un certain consensus là dessus (quoique.. n'allons pas trop vite : si je dis "prends cette chaise !" sur un ton marqué d'impatience et de haine, ce n'est pas la même chose que de dire doucement et avec amour : "prends cette chaise".. Et on peut toujours imaginer selon le contexte, que le type, au lieu de s'asseoir, se barre avec la chaise sous le bras par exemple, comme dans la fameuse blague de potache, "prenez la porte !", et le gamin de démonter la dite porte avec application. C'est ce que Freud appelle le mot d'esprit, auquel il a consacré un gros volume excellent. )
bon :
le mot "art" par exemple, fait partie de ces mots qui charrient avec eux une muttiutde de représentations, de théories, de phantasmes, d'expériences vécues directement ou indirectement.
Par exemple, je causais avec une ex-jeune artiste contemporaine ayant eu du succès autrefois avant de sombrer volontairement dans l'oubli : elle me racontait une fête orgiaque avec toutes les huiles de l'art contemporain, un débauche sexuelle et toxicomaniaque, hé bien pour elle l'art c'est ça : un milieu de débauche où des journalistes sodomisent des artistes dans des boîtes de nuit glauques sous le chapeautage de Canal + et du ministère de la Kulture.
maintenant elle dit qu'elle fait de la peinture (de la création, sous entendu : sans perspective artistique), et évite soigneusement "l'art".
cette représentation liée au mot "art" lui appartient, on ne la trouvera pas dans le Petit Robert, mais elle est tout à fait en droit de défendre cette idée là, puisque c'est son expérience de la chose.
Il serait stupide de lui reprocher de confondre "un certain milieu de l'art" avec "l'art en général". Parce que celui qui lui ferait ce repràoche serait bien incapable de fournir une définition correcte, c'est-à-dire consensuelle, du mot "art".
Je prends toujours l'exemple des "artistes" dits bruts ou outsider, qu'on déisgne ainsi depuis Dubuffet parce qu'ils n'ont aucune connaissance du milieu de l'art, ils ne savent pas qu'ils font de l'art. Les oeuvres deviennent des oeuvres d' "art" dans le regard savant de l'autre, du collectionneur par exemple, du psychiatre amateur d'art, etc. Mais le sont-elles par essence ? par nature ? On voit bien que ça ne va pas loin cette question là.
dans mon idée, ces mots là, "art", "libre", "création", peuvent être conçus comme des mots-phantasmes, des idéaux, pour le dire plus simplement, ils véhiculent des VALEURS. et la magie de ces mots, c'est que, au même titre que le mot démocratie par exemple, ils sont d'emblée "performatifs" comme dirait le philosophe Austin (que je vous conseille au passage) : ils changent le monde pour dire vite, ils suscitent des luttes, des guerres même, des souffrances et des joies qu'un mot comme chaise ne suscitera sans doute jamais. (quoque : on se bat parfois à mort pour accéder à certains fauteuils, prendre la place d'un autre sur la chaise)
Bref.
nos discussions aboutiront toujours et forcément à des malentendus. Et c'est heureux je pense. Parce que ce serait vraiemnt terrible que ces mots là fussent une fois pour toute cadenassés dans une définition princeps.
J'ai un regret toutefois.. je trouve dommage que la plupart du temps, nous parlions de l'art ou de la création ou bien "en général" - ce qui peut au mieux faire un début de philosophie, ou bien " en se référant à deux trois exemples ou contre-exemples tirés de ce que nous croyons connaître de l'art".
Quand on fait cela, on se condamne nécessairement à normativer les choses. Séparer le bon grain de l'ivraie. Les bons et les mauvais objets. Je prends le reproche pour moi-même dans un sens. Quand je me mets en colère en disant que la plupart des "artistes" ou des "créateurs" d'aujourd'hui n'ont rien à dire (et de les inviter à faire plutôt du jogging, c'est très in en ce moment, ou de la couture, au moins c'est utile), je fais de la provoc bien sûr, mais je ferais mieux de parler de ma propre expérience créative. De la raconter d'essayer de la décrire.
C'est ce qui nous manque cruellement : par une sorte de pudeur ou d'angoisse ou d'incapacité à parler de soi ou de défaut de connaissance de soi, on évite soigneusement de parler de la seule chose qui à mon avis, approcherait d'un discours honnête et fécond : sa propre expérience, ses propres phantasmes, son propre désir, ses difficultés, ses doutes, ses angoisses, ses pages blanches etc.
Tout se passe comme si on évitait soigneusement de se positionner en tant que sujet : c'est très contemporain ça, et très français. Le français fonce vers la théorie grandiloquente, et forcément il rate la singularité, la pluralité, le réel. Il n'est pas assez pragmatique à mon avis, pas assez attentif à ceci que chacun d'entre nous sommes porteurs d'une expérience unique. S'il y avait une vérité du discours sur l'art, elle serait la somme de toutes ces expériences uniques, comment chacun de nous investit et incarne cette part de l'expérience humaine. Évidemment, un tel discours ne serait jamais achevé. Et d'une certaine manière il se poursuit depuis, sinon la nuit du temps, du moins depuis le Phèdre de Platon et la poiétique d'Aristote
Voilà
c'était pour ce matin, mon introduction, une sorte de préalable à toute discussion sur l'art, la création, la liberté, la démocratie.
Pour finir je reciterai la phrase de taro :
forcémentje suis désolé mais je ne comprends pas bien la problématique.
vu qu'on ne sait absolument pas sur quoi porte cette problématique. (ou plutôt chacun de nous croit le savoir, ce qui revient au même)